Lettre du 11 mars 1917 de Marcel Sibaud

Valréas, le 11 mars 1917

 

Ma petite chérie,
Encore une journée pas trop mauvaise, autant que peut l’être un dimanche passé si loin de chez nous.
A vrai dire pourtant j’ai assez mal dormi car hier soir a été marqué par un incident pénible. Je m’étais couché de bonne heure, en même temps que Bernados, et était dans mon premier sommeil lorsque nous avons été réveillés en sursaut pas le vacarme fait par quelques élèves attardés à la coutume et complètement gris. Ils sont entrés et ont placé des fusils, des outils dans le lit de ceux de leurs camarades de ripaille qui étaient restés à la cantine. Puis ils sont partis « remettre ça ». Vers une heure toute la bande est revenue. L’un ne tenait plus debout, les autres ne valaient guère mieux. Un ancien élève de l’école des Chartes a renversé le poêle en titubant par 2 fois de suite. Arrivé à son lit il y a trouvé un fusil. Il n’a rien trouvé de mieux que d’épauler et de tirer. Or il y avait une cartouche, à blanc il est vrai mais Bernados n’était qu’à 4 ou 5 mètres en face. Heureusement le départ du coup a fait relevé le fusil de l’ivrogne et la balle de carton a été se perdre dans le plafond. Par bonheur il n’y en avait pas d’autres. Là dessus gros émoi. La pièce à côté qui fait toujours du vacarme ne pouvait supporter qu’il y en ait une fois chez nous, gens d’ordinaire tranquilles. Là-dessus invectives, paroles regrettables et peu s’en fallut que cela ne dégénère en pugilat. Cela finit pourtant par se calmer. Mais peu après il y en avait deux qui vomissaient dans la pièce. Pour des élèves officiers, c’était assez joli. Je n’ai rien vu de pareil chez les marsouins.
Enfin le matin est arrivé. J’ai fait mon ménage et me suis lavé à fond avec béatitude. Puis j’ai préparé un petit colis pour vous. Après le déjeuner j’ai eu ta lettre. L’après-midi j’ai travaillé avec Bernados. Nous nous entendons fort bien. Dimanche prochain j’irai à La Palud chez les dames  Salignon. Mais le dimanche d’après nous excursionnerons avec Bernados.
Ceci dit je réponds à ta lettre. Tu vois que quoique mises toujours à la même heure, mes lettres n’échappent pas aux irrégularités du service. Il en a été de même des tiennes et je te le répète je serai vraiment désolé que ce petit retard jetât une ombre dans les relations avec maman. J’espère du reste qu’il n’est rien et qu’en sortant de Béguin vous vous serez trouvés réunis autour de nos chers petits mignons.
Ainsi il neige encore à Paris ? Avez-vous au moins assez chaud ? Prends bien garde au froid ?
Pauvre Armelle ! Elle ne sort jamais des tribulations ; c’est gentil à elle d’être venue par ce vilain temps. Quand tu la verras ne manque pas de lui dire combien je suis sensible au bon souvenir de son mari et le plaisir que j’aurais si nos affectations coloniales pouvaient nous rapprocher.
Merci d’avance pour le colis quoique je ne manque de rien. Enfin cela me permettra d’économiser par-ci par-là à cause de ce que j’aurais à déjeuner les prochains dimanches. Situation de caisse, loyer payé. 36 frs.
Le retour du beau temps m’a fait du bien. Je me sens bien et n’ai pas été à la visite. Je termine en t’embrassant mille et mille fois ainsi que les petits.

Ton Marcel

Amitiés aux mamans.


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One Response to Lettre du 11 mars 1917 de Marcel Sibaud

  1. FRANCOIS

    L’alcool a toujours été le compagnon du militaire qu’il soit de carrière ou conscrit, il est vrai que l’on ne sait plus ce que c’est, le « raveur » l’a remplacé.
    Marcel dans une autre lettre hésite entre son petit vin blanc et l’aqua simplex.
    Alcool indissociable des chambrées et d’une « camaraderie » souvent à la limite de la confrontation , indispensable pour surmonter le spleen des casernes, le coup de gnôle pour se donner du cœur au ventre et il en fallait sans doute pour franchir le parapet et monter à l’assaut.
    Soldats, sous-officiers et officiers, tous y ont passé !
    Tragicomique cet incident de la cartouche à blanc, il prendra sans doute toute sa valeur lorsque les prochaines lettres feront entendre le sifflement des balles réelles.