Lettre du 9 mars 1917 d’Emilie Sibaud

Vincennes, le 9 mars 1917
4h du soir.

 

Mon chéri,
Je viens de recevoir en même temps ta carte et ta lettre, je suis désolée que ma lettre du 2 ne te soit pas parvenue, peut-être l’as-tu maintenant ?
Cela me chagrine que tu sois souffrant, cette toux m’ennuie. N’avez-vous pas de major ?
Que je voudrais encore plus être vers toi ? Je te sens triste, moi aussi, va mon chéri ! J’avais espéré te voir malgré tout. Pourvu que tu puisses venir à Pâques ! Dire que cela fera deux mois de passer ! Je ne sais plus ce que je veux ! Ce que je souhaite ! Je voudrais arrêter la marche du temps, les mois marchent trop vite ! D’un autre côté je voudrais te voir, si seulement on en voyait la fin de cette guerre !
J’ai eu la visite d’Albertine. Edouard qui a déjà écrit se joint à elle pour t’envoyer toutes leurs félicitations mais ils pensent bien que tu pourrais venir embrasser la mignonne. Albertine lui a apportée un très beau bavoir au point plumets (stupéfaction !).
Je t’écris cet après-midi puisque probablement je n’aurai pas de lettre de toi avant demain après-midi, ma lettre partira sans doute plus vite.
Je suis ennuyée que tu n’aies pas eu ma première lettre parce que je te donnais des détails.
J’aime mieux que tu me dises si tu es plus souffrant. Alors il n’y a pas moyen d’être soigné ? Décidément on n’a pas le droit d’être malade à l’armée pourtant, enfin, il doit bien y avoir un docteur pour l’école ?
Les premières lettres étaient plus gaies. Je te sens qui voit en noir. Que pourrais-je te dire mon aimé pour te consoler, chaque minute j’essaye de penser ce que tu peux être en train de faire, à quoi tu t’occupes, si tu savais comme je pense à toi ! Je sens encore plus aujourd’hui combien je t’aime, combien je ne puis me faire à vivre sans toi ; c’est pour toi que je vivais, que j’existe, ton absence me laisse toute désemparée. Si je n’avais les deux petits, il y a des moments où je désespérerais tout à fait, leurs caresses me consolent un peu mais ce n’est pas toi, leur gentillesse même me fait de la peine puisque je songe que tu n’es pas là pour les voir !
Maisse, Milly, c’était encore le beau temps ! Tu étais là ! Que ce Valréas semble loin là-bas, perdu ; il faut pourtant espérer, je sais que tant d’autres sont encore plus mal partagés, sont ainsi séparés depuis des ans ! Quelles années terribles !
On se demande à quand la fin ! Nous serions si heureux avec nos deux petits chéris, je les dorlote pour deux ! Que de caresses tu auras à rattraper. Yves parle tous les jours de toi, il voudrait tant être près de toi ! Je lui ai promis de lui tenir la main pour te mettre deux mots dans ma lettre ; il attend avec impatience.
Je te quitte pour ce soir mon chéri, espérant avoir bientôt de tes bonnes nouvelles, j’espère que ta santé sera meilleure que ces jours-ci. Je suis inquiète de te savoir enrhumé. Au revoir mon chéri, je t’envoie mes plus tendres baisers et les plus douces caresses des deux petits.
Tout à toi.
Emilie

[Yves]
Mon papa chéri, j’ai ma petite sœurette qui est arrivée. Elle est jolie et sage, sage ! Moi aussi je suis très sage pour que tu reviennes bientôt pour tout à fait avec nous et qu’on aille se promener comme quand on était à Maisse. Je t’embrasse de tout mon petit cœur.
Yves


1 Comment

Filed under Lettres d'Emilie Sibaud, Lettres des enfants

One Response to Lettre du 9 mars 1917 d’Emilie Sibaud

  1. FRANCOIS

    J’ai déjà eu l’occasion de parler de Philémon et Baucis à propos de mes grands-parents.
    Cette lettre comme d’autres me paraît illustrer cette comparaison à merveille. Nous en sommes en 1917 et après tout c’est un jeune couple que la guerre pourrait bien détruire si ce n’est physiquement du moins moralement comme pour beaucoup d’autres.
    Et pourtant il n’en fut rien…Je me demande si ce couple a même connu ces passages délicats et difficiles qui tissent souvent l’histoire d’amour d’un homme et d’une femme.
    J’avais 16 ans lorsque Émilie est morte et du plus loin que remontent mes souvenirs, la plus grande manifestation d’irritation de ma grand-mère à l’encontre de son cher époux, se réduisait à cette phrase « terrible » : « Mon pauvre Marcel » et elle hochait légèrement la tête en disant cela. Quant à Marcel en entendant ceci, il se contentait dans une moue légère d’accentuer son léger prognathisme !