Lettre du 12 mars 1917 de Marcel Sibaud

Valréas, le 12 mars 1917

 

Ma petite chérie,
Je recueille aujourd’hui le fruit de mon travail d’hier. Pour la 1ère fois peut-être je n’ai pas grand-chose à faire et vais pouvoir me coucher de bonne heure, 9 h au plus tard. Il a plu toute la journée ; cela nous a évité l’exercice ; on nous a bien mis des conférences mais ce furent de simples palabres, sans notes à prendre. Donc peu de choses. A l’issue d’une conférence le capitaine m’a appelé et m’a dit « si ce n’était pas vous, vous vous feriez ramasser ; je viens de recevoir une lettre de recommandation vous concernant. C’est une longue lettre de M. le contrôleur général me donnant des détails sur vous. Je n’y ai pas encore répondu, son auteur ignore sans doute que si vous êtes avec moi, ce n’est pas un effet du hasard et que je vous connaissais certainement avant lui. Aussi je pense bien que cette lettre a été faite en dehors de vous ». Je lui ai dit que c’était exact. La façon dont la chose était dite semble me laisser espérer un résultat favorable. J’ai été interrogé aujourd’hui pas un autre capitaine et cela n’a pas trop mal marché. Quand je vois comment répondent les redoublants dont la nomination ne serait pourtant pas douteuse paraît-il, je dois pouvoir espérer.
J’ai reçu une longue lettre d’oncle Emile où il me recommande de me faire visiter si je ne l’ai fait dimanche auquel cas il regretterait que sa lettre n’ait pu parvenir à temps. Précisément cela va bien mieux ; je ne tousse plus guère et me sens plus disposé, l’appétit est redevenu énorme ce à quoi oncle Emile attache grande importance. Tu me recommandais de continuer le vin blanc ; j’espérais pour ma bourse qu’oncle Emile me recommanderait l’eau. Au contraire il me prescrit de forcer la dose, car j’ai besoin d’alcool. Diable c’est que si je double, cela fait 0,60 fr par jour.
Je passe maintenant à ta lettre. Elle est écrite à l’encre et il y un petit mot d’Yves. Serais-tu donc déjà levé ? Je veux croire que non ! Je t’en prie pas de précipitation exagérée. Rien ne presse. Ne va pas risquer de te faire du mal. Il ne faut pas non plus qu’une ou deux lettres un peu grises de moi te donnent du tracas. Je crois être arrivé à bien prendre le dessus aussi bien au point de vue santé qu’au point de vue travail ; je vais tâcher de continuer à me coucher plus tôt et à disposer de mes dimanches. Et puis dans moins de 4 semaines, je serai à la maison à vous embrasser tous ! Alors je retrouverai une petite maman toute rajeunie et les deux chers petits, un sur chaque genou.
Je t’embrasse bien affectueusement mille et mille fois.
Ton Marcel
Amitiés aux mamans.

Mon cher petit Yves,
Il y avait longtemps que je n’avais pas eu le plaisir de te lire. C’est que tu as besoin de l’aide de maman pour écrire tes lettres en attendant que ce soit toi qui fasse les siennes comme papa. Tu me dis que tu es sage sage et que soeurette est jolie jolie. Sais-tu que tu vas me faire regretter encore plus de ne pas être au près de vous. Mais je ne vous oublie pas et en suçant les berlingots, tu penseras à papa caporal. Embrasse bien pour moi sœurette sur son petit front et reçois dans ton cou de poulet un bon baiser de papasonnedat.
MS.


1 Comment

Filed under Lettres aux enfants, Lettres de Marcel Sibaud

One Response to Lettre du 12 mars 1917 de Marcel Sibaud

  1. FRANCOIS

    Ah le petit vin blanc !
    Modérément mais je n’ai jamais vu Marcel boire une seule goutte de vin rouge, que du blanc !
    Cette monomanie préexistait-elle à la Grande Guerre, je ne sais pas ?
    Décidément l’alcool est bien au soldat ce que l’archet est à l’instrument à cordes. Encore que à entendre l’Oncle Émile, on a le sentiment qu’il est prescrit pour ses vertus médicinales !
    Jadis dans les milieux populaires, le vin rouge passait pour une boisson enrichissant le sang et le vin blanc pour une boisson rendant nerveux. Pourtant Marcel fut toujours d’un calme olympien !