Lettre du 18 février 1917 d’Emilie Sibaud

Vincennes, le 18 février 1917
Dimanche matin

 

Mon cher Marcel,
J’ai eu le plaisir de te lire ce matin, j’ai reçu te carte lettre du 13 et hier au soir 3h je t’avais lu aussi ta carte lettre datée du 14 par toi et du 15 par la poste.
Je suis bien heureuse que tu es enfin reçu de nos nouvelles, tu as bien fait de prendre une chambre, écris-moi aussitôt que tu auras besoin d’argent. Ce qui est ennuyeux c’est que tu ne sois pas chauffé ! Enfin espérons que les beaux jours viendront bientôt !
Ici comme je te le disais dans mes dernières lettres la température s’est considérablement radoucie, voici deux jours qu’il pluviote. Pour moi je ne m’en plains pas, c’est plutôt pour vous que cela doit être pénible de patauger comme cela dans la boue. Ces longues manœuvres m’effraient, comme tu dois être las ! Ce déjeuner si éloigné de votre repas du soir te suffit-il ? Ne pourrais-tu prendre une petite collation vers 5 heures.
Enfin ta chambre à toi seul te permettra du moins d’être tranquille pour travailler, pourvu que ce travail certain n’aille pas te démolir !
Ce qui est drôle, c’est que n’importe où tu vas, tu as toujours à faire ! Exemple la [?] ! le bureau à Maisse ! Il y a des personnes qui ont toujours la chance de n’avoir rien à faire, ce n’est pas ton cas !!!
Tu ne me parles plus de Morel ni du zouave ; ils ne sont sans doute pas avec toi. En revanche tes conversations avec un missionnaire c’est tout à fait édifiant. Est-ce que soldat comme toi ?
Oui, Toto a de la mémoire et surtout la mémoire du cœur, car chaque jour il me parle de toi. Il voudrait t’envoyer des choses, des choses ! Il craint que tu n’aies pas à manger ! A d’autres moments, il voudrait t’envoyer ses chandails, ses gants de peur que tu ne souffres du froid. Il devient plus affectueux de jour en jour, il cause sérieusement, ce qui ne l’empêche pas d’être le rieur et le farceur que tu connais bien. Je bavarde de toutes ces petites choses, pensant qu’elles seront pour toi un peu de nous, de notre vie ! de notre petite existence bien terne hélas ! sans ta présence parmi nous, quel vide mon aimé ton départ a fait dans notre chez nous. Je suis obligée de faire un gros effort, ce dimanche, pour me décider à sortir Yves. Je t’écris de notre chambre, vu la douce température, nous avons fait du feu là, j’y suis plus seule, plus tranquille pour t’écrire. Du moment que je ne t’aie pas près de moi, je n’aspire qu’à être tout à fait seule, les autres présences me pèsent ! du moins je puis laisser libre cours à mon chagrin. Cela n’a jamais été mon caractère de me distraire lorsque pour une raison ou une autre j’ai de la peine. J’aime encore mieux mas solitude que de vagues consolations qui n’en sont pas d’ailleurs pour moi !
Mais parlons de toi moi chéri. Je vois qu’en somme le capitaine C. semble plutôt t’ignorer, il est vrai qu’il n’y a pas bien longtemps que les cours sont commencés. M. [?] s’était trompé en ce qui concernait l’officier dont il t’avait parlé ! Je viens de recevoir une lettre de Pinon pour toi, je la joins à celle-ci, tu me pardonneras de l’avoir ouverte, l’idée ne m’était pas venu qu’elle t’était adressée et j’avais l’idée si loin de Pinon !
Tes cartes lettres de Valréas ont un cachet particulier. En ce qui concerne le papier que tu me demandes je vais l’envoyer mais je ne veux pas faire un paquet rien que pour cela, je voudrais y joindre quelque chose.
Dis-moi aussi comment tu préfères que je t’envoie ton argent en mandat carte ou en lettre chargée ?
Allons, je te quitte mon chéri en attendant le plaisir d’avoir de tes bonnes nouvelles. Je t’embrasse bien tendrement et crois qu’en cette journée de dimanche particulièrement ma pensée sera toute vers toi ! que ne puis-je terminer ma lettre !
Tout à toi.
Emilie

[Ligne d’Yves] Bon baisers à mon papa, un mot pour te dire que je suis bien sage, pan ! Au revoir mon papa chéri, à bientôt d’avoir de tes nouvelles.
Ton petit Yves


2 Comments

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2 Responses to Lettre du 18 février 1917 d’Emilie Sibaud

  1. FRANCOIS

    Ah Pinon !
    Dans les années 70 (1971 ou 1972 sans doute), les enfants et petits-enfants se relayaient pour distraire Marcel de son veuvage, Émilie étant décédée en février 1968. Distraire et non pas consoler. Marcel était inconsolable, il « flottait » en quelque sorte dans la vie ayant perdu son ancre.
    Nous fîmes deux périples en Auvergne avec mon grand-père. Le premier avec un mien cousin, le second moi seul avec Marcel. jeune étudiant, je l’ai véhiculé en 2 CV, sillonnant l’Auvergne sur la trace des « ancêtres » (Le Puy, Clermont et Sainte-Alyre).
    Mon grand-père voulait rendre visite à un de ses camarades de jadis, ce « brave Pinon » disait-il. Je ne sais plus dans quel coin perdu il habitait. Il nous reçut dans sa petite maison située au bout d’une allée de rosiers. il faisait frais dans un été étouffant et l’odeur était celle d’un intérieur de célibataire. Je crois bien qu’il l’était à moins qu’il fut également veuf, mes souvenirs sont imprécis. C’était un petit vieillard chétif aux yeux chassieux avec un petite moustache dérisoire. Très gentil, il nous offrit je ne sais plus quel alcool doux dans des verres qui n’étaient pas très propres.
    Les deux camarades évoquèrent des souvenirs, mais la conversation était laborieuse, pleine de silences gênés. J’ai eu le sentiment que Pinon était intimidé, presque dérangé par cette irruption du passé. Ce grand vieillard droit comme un « I » l’impressionnait avec ses allures de citadin et de parisien, lui le petit provincial solitaire, sans allure.
    J’eus même l’impression à un moment de discerner dans ses yeux, une pointe de jalousie peut-être même de rancune.
    Après, je crois bien, près de quarante ans de séparation, les deux « amis » échangèrent 1/2 heure peut-être et nous repartîmes.
    A travers la grille du jardin, j’étais remonté dans la 2 CV, je les vis se saluer de manière incertaine et mon cœur s’est serré. Ces deux-là savaient bien qu’à leur âge, c’était pour la dernière fois.
    Brève et inutile rencontre, je crois. Le temps, la distance, le mode de vie, tout cela avait interrompu toute possibilité de communication. A l’époque, j’avais vingt-ans et un pressentiment, à près de soixante, c’est une certitude, les amitiés passent et même si elles ne se défont pas, l’amitié se refroidit faute de combustibles. De manière inéluctable, nous savons qu’il n’est plus possible de la réchauffer.

    Eric François.

    • emilie

      J’ai failli écorcher le nom de ce pauvre Pinon, l’écriture d’Emilie n’étant pas toujours très lisible !! Je suis rassurée !
      L’amitié, c’est une vaste question… un effort constant, mais parfois même sans s’être revu depuis un an, deux ans ou plus, la magie opère toujours et la conversation reprend exactement là où on l’avait arrêté !